Résidant à Kinshasa…enseignant à Beni ou les vertus de la classe en ligne

Le numérique à l'école : une alternative pédagogique du futur

« Nous disons que l’autorité est en crise parce que nous passons d’une société hiérarchique, verticale, à une société plus transversale, notamment grâce aux réseaux comme Internet. Tout ne coule plus du haut vers le bas, de celui qui sait vers l’ignorant. Les relations parent-enfant, maître-élève, État-citoyen… sont à reconstruire. (…) Une nouvelle démocratie du savoir est en marche. Désormais, la seule autorité qui peut s’imposer est fondée sur la compétence. Si vous n’êtes pas investi de cette autorité-là, ce n’est pas la peine de devenir député, professeur, président, voire parent. »

J’emprunterai, de façon très approximative sans doute, cette déclaration de Michel Serres pour écrire ce billet qui voudrait justifier l’impératif pour les enseignants africains d’acquérir des compétences dans la mise en ligne des cours et restituer une petite expérience personnelle des vertus de la classe en ligne dans le contexte congolais de l’enseignement supérieur. 

Le numérique à l’école, pour une formation si proche…et si lointaine…

L’entrée du numérique à l’école est perçue aujourd’hui comme une véritable révolution dans le monde de l’enseignement. En dépit des débats très ouverts que soulève encore cette entrée, de nombreux pédagogues la perçoivent désormais comme une alternative du futur dès lors qu’au seuil de ce 21e siècle, de plus en plus d’enseignants intègrent les technologies numériques dans leur pédagogie. Les qualificatifs pour décrire les applications liées à la métamorphose de la pratique de l’enseignement occasionnée par l’entrée des technologies numériques dans l’enseignement sont nombreuses. On parle désormais de e-learning, de Foad, de Moocs ou Clom, de webpédagogie, de réseaux sociaux éducatifs, de blogging, de formation à distance, de la classe inversée, etc.., pour caractériser cette mutation progressive et, sans doute, inéluctable des formes de l’enseignement qui intègrent dorénavant la puissance de l’internet et donc du numérique dans divers scénarios pédagogiques d’apprentissage et d’enseignement. Et les outils, pour matérialiser ces nouvelles pratiques, sont diversifiés comme l’indique la figure ci-dessous.

 

Classe numérique

Dans le contexte pléthorique des enseignements dans les universités africaines en général et congolaises en particulier, l’avènement du numérique est perçu comme une chance dès lors que concevoir, animer et diffuser son cours en ligne favorise la délocalisation de l’enseignement et privilégie une forme constructiviste de l’apprentissage des apprenants. La classe numérique peut ainsi corriger ce triste phénomène de la classe pléthorique africaine et contourner la contrainte et le défi de la distance.

Retour sur une première expérience d’enseignement en ligne

 Ceci est particulièrement vrai dans le cas précis de la RDC, un vaste pays de plus de 2 millions de kilomètres carrés de surface où les distances à couvrir entre certaines villes sont énormes pour un pays, qui à ce jour, manque encore cruellement des moyens primaires suffisants de communication. Kinshasa et Beni sont deux villes congolaises. La première est connue pour être la capitale de cette vaste République démocratique du Congo. La deuxième est une ville du Nord-Kivu située à plus de 2000 km de Kinshasa dans l’est de ce pays. Je réside à Kinshasa. J’y professe dans certaines universités et instituts d’enseignement supérieur kinois principalement à l’Institut facultataire des sciences de l’information et de la communication (Ifasic). J’y enseigne, entre autres, les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Dans sa très grande majorité, les enseignants congolais évoluent encore dans un contexte de très faible intégration pédagogique des TIC dans l’enseignement. Je me situe néanmoins dans la minorité de ces enseignants qui fait exception et s’efforce d’associer les TIC dans leurs pratiques pédagogiques. J’ai conçu et développé quelques cours en ligne sur la plateforme MOODLEde développement des enseignements à distance.

Au mois de juin 2013, je recevais une invitation très pressante de l’université chrétienne bilingue du Congo (UCBC) de Beni pour y aller assurer quelques enseignements au département de journalisme multimédia de la faculté de communication de cette université. Les étudiants de cette université suivent des enseignements dans le cadre d’une nouvelle politique d’enseignement fondée sur des nouveaux curricula au format Licence Master Doctorat (LMD). Les finalistes étaient menacés d’une année blanche au cas où ils manquaient de suivre mes enseignements avant la fin de l’année académique en cours fixée à fin juillet 2013. Attentif à l’appel désespérant de l’UCBC, ma disponibilité pour rejoindre l’UCBC est forte mais timorée par :  

  • Un premier problème : l’UCBC se trouve à Beni ville où sévit alors une insécurité récurrente dans cette partie de la RDC où fourmillent des rébellions et des forces dites négatives que sont les M23, les Mai Mai, les ADF-NALU, etc. A longueur de journée les nouvelles diffusées par quelques radios kinoises (TOP CONGO FM et/ou RADIO OKAPI) sont dissuasives pour tout cœur vaillant qui tente de se rendre dans cette partie de la RDC. Aller à Beni ou ne pas aller à Beni ?  Je suspends mon désormais terrible choix kafkaïen à la sagesse familiale dont je sollicite l’avis. Le verdict, je m’en doutais bien, est formel : négatif. Pour mes enfants et leur mère, il ne faut pas aller à Beni.
  • Puis un deuxième problème : comment enseigner sérieusement cinq matières en quelques semaines ?

Aubaine pour moi : puisque j’ai mes cours en ligne, la solution est là… à portée de mains. Je vais inviter les étudiants à suivre mes cours à distance. Hélas, la première tentative d’inscription à distance des étudiants sur la plateforme est un fiasco. Les étudiants ne semblent pas détenir les habiletés et prérequis de base pour assimiler cette forme d’enseignement. Dommage. Mais surtout, la connexion internet est scabreuse en RDC. Elle ne favorise que difficilement la réalisation d’une telle application. Je me résous alors à recourir aux enseignements en E-BLENDED dont le mode d’apprentissage mixte associe une utilisation conjointe du e-Learning  en « distanciel » et le mode classique d’apprentissage en « présentiel ». « 

Placé devant un autre dilemme : abandonner ou ne pas abandonner ces pauvres étudiants à une année blanche, mon choix est fait. Un peu à contre-œur, je dois rejeter l’avis de sagesse parental. Et contre vents et marées, je vais à l’UCBC de Beni. Au bout d’un mois et au terme d’un travail intensif, j’assure des enseignements dans un environnement certes stressant, mais jamais désolant. Je suis follement enthousiasmé par l’assiduité de mes étudiants et, contrairement à mes craintes de départ, par leur célérité à assimiler la pratique des cours en ligne. Deux de mes enseignements sont alors entièrement assurés en présentiel, les trois autres le sont en ligne en e-learning.

Au final, c’est content d’avoir été au chevet et au contact d’une jeunesse dont le désir d’appartenir à leur chère nation congolaise ( la RDC) m’a séduit,  et transformé par l’accueil reçu, l’assiduité, la motivation et la pugnacité d’apprendre de mes étudiants que je rentre à Kinshasa poursuivre une expérience qui va se renouveler cette année.

En définitive et en phase avec cette belle « divise-slogan » de l’UCBC transcrite et lisible sur tous les murs de l’université : « Being transformed to transform », je me réjouis que l’UCBC de Beni m’ait vraiment transformé et béni.

Etre transformé, pour transformer c'est possible à l'UCBC de Beni

Etre transformé, pour transformer c’est possible à l’UCBC de Beni

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laackater
Je suis Congolais de la RDC. Je réside à Kinshasa. J'enseigne à l'université. Je suis de la génération grisonnante, mais féru des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Je m'intéresse particulièrement aux technologies éducatives

7 commentaires

  1. Le monde évolue. On dirait que tout coule tout passe et rien ne demeure. S’adapter à la réalité du moment, intégrer les nouvelles technologies de l’information et de la communication est une aventure pour vous, Ct Kitambala.
    Aujourd’hui, l’enseignement doit changer. Pour réussir ce changement, il faut éduquer les étudiants à l’Internet. C’est-à-dire leur apprendre à manipuler l’ordinanteur. Sans cela, ils ne pourront pas accéder aux cours en ligne.
    Je salue ici votre courage et votre innovation . Les cours que vous dispensez en ligne ont été pour moi une occasion de me familiariser avec le monde moderne sur Internet lorsque j’étais en L1 Multimédia à l’IFASIC.
    Un enseignant est un éducateur. Il a le souci de communiquer son savoir pour faire bouger le monde. C’est ce que vous faites à l’IFASIC et à l’UCBC. Dans un environnement en proie à l’insécurité entretenue par les groupes armés, vous avez surmonté la peur et décidé de prendre le risque. Voilà que vous avez sauvé de justesse ces étudiants de Beni dont les menaces d’une année blanche pesaient sur eux au cas où ils n’apprenaient pas vos cours dans le délai. La clé du développement c’est l’éducation. Vous n’étes pas nombreux à intégrer ce système d’enseignement. Vos collègues rêvent toujours et travaillent comme si l’on était encore à l’antiquité. Vousqui avez déjà compris l’importance des TIC, incitez vos collègues à faire comme vous, les choses iront vite et en faveur des jeunes de la RDC. Dans votre aricle, vous avez été correct. Vous avez évoqué vos craintes et vicissitudes du moment et au finish, vous avez levé l’option d’agir. Les étudiants que vous formez vous prendre comme un modèle. Bien sûr que le pays connait encore d’énormes difficultés liées à l’intégration des TIC. Lorsque la fibre optique sera installée sur l’ensemble du pays, la connexion Internet sera rapide et les aléas de lenteur rencontrés aujourd’hui pourront diminuer. Si hier il y avait la guerre à Beni, aujourd’hui, la situation est relativement calme avec la neutralisation des rebelles du M23 et la traque des ADF/NALU qui se poursuit.
    Merci pour les efforts que vous consentez pour ouvrir les étudiants congolais au monde numérique.

  2. Je suis étudiante en première licence Multimédia, à l’institut facultaire des sciences l’information et de la communication.
    Je suis comblée de vous avoir comme professeur, un maître qui prône l’Élite et l’Excellence, car la sagesse africaine dit :  » chaque homme a un degré différent d’évolution et d’intelligence ».
    Vous avez la patience, vous répondez de bon cœur à nos préoccupations, vous nous donnez tout ce que vous avez et vous aurez la joie de voir une pléiade de jeunes, en particulier ceux de l’IFASIC, formés par vous.
    Vous êtes un modèle .

    • laackater

      Merci Zelia. Mais c’est trop d’éloges pour moi. J’espère que tu te satisfaits bien de l’expérience du cours en ligne que nous appliquons cette année

  3. Je suis de l’UCBC l3 en communication des organisations. Franchement,vs etes quelqu’un qui a bcp contribué à ma formation.

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