Eloge funèbre à un ami : Jean-Pierre Manuana Nseka, professeur ordinaire

30 avril 2026

Eloge funèbre à un ami : Jean-Pierre Manuana Nseka, professeur ordinaire

Professeur ordinaire Jean-Pierre Manuana Nseka

Chers Parents, chers collègues, chers amis et chers étudiants de Jean-Pierre,

Point n’est besoin de rappeler le motif qui nous rassemble tous, ici, en ce jour du 25 avril 2026. Nous sommes ou venons d’être des témoins vivants et oculaires de l’acheminement, en ce lieu, pour un dernier hommage, d’un corps inerte, enfermé dans une caisse et transporté dans une camionnette, comme celui d’un maçon fatigué endormi dans sa brouette.

    Ce corps, c’est celui de Jean-Pierre Manuana Nseka, à qui nous ne pourrons plus, physiquement, parler comme il y a quelques temps encore. 

Nous sommes donc réunis, en ce lieu, dans un moment de grande tristesse, mais aussi de profonde reconnaissance, d’hommage et d’éloge funèbre pour lui. Tristesse, car nous pleurons la perte d’un parent, d’un collègue, d’un ami, d’un professeur dont la disparition nous bouleverse. Reconnaissance, car nous avons eu le privilège de partager son chemin, d’apprendre de lui, de travailler à ses côtés, et de voir l’impact qu’il a eu sur tant de vies, ici à Kinshasa et bien au-delà.

Oui, la métaphore du maçon fatigué, endormi dans sa brouette est, un peu forte, sans doute. Je l’ai, néanmoins, volontiers emprunté parce que, pour moi, pour avoir partagé une proximité professionnelle avec lui, d’abord comme bibliothécaire universitaire, ensuite comme professeur d’université, pour avoir été associé, à des diverses activités académiques (colloques, séminaires, symposiums, voyages d’études, etc…), avec lui, pour l’avoir accompagné comme secrétaire de département : éditions et livres et multimédia de notre alma mater, Jean-Pierre aura été un « ouvrier« …… un « ouvrier de la culture« , qui dans sa carrière a su rassembler des centaines, voire, des milliers de briques, les unes après les autres pour les élever en murs de maison.

Enseignant et pédagogue passionné, chercheur engagé, Jean-Pierre croyait profondément en la mission de l’université : celle de former des esprits libres, critiques et responsables. De nombreux témoignages recueillis de ses anciens étudiants sont formels : « dans ses cours, Jean-Pierre ne se contentait pas seulement de transmettre des savoirs, il éveillait la curiosité, il stimulait la réflexion, il encourageait chacun à dépasser ses limites « .

Sans doute, voulait-il par-là, leur insuffler la valeur cachée de son nom de manuana, qui littéralement se traduit en français par l’expression de « battant ». Battant, Jean-Pierre l’était , en effet. Beaucoup de ses étudiants se souviennent de lui comme de celui qui leur a ouvert les portes de la recherche scientifique. Dans les amphithéâtres de plusieurs universités de Kinshasa, il ne se contentait pas d’enseigner : il éveillait des vocations. Plusieurs d’entre eux poursuivent aujourd’hui des carrières académiques grâce à son inspiration.

Ils se souviennent aussi de sa bienveillance. Car Jean-Pierre savait que l’éducation n’est pas seulement une affaire de contenu, mais une rencontre humaine, une relation de confiance et de respect entre enseignant et apprenant.

Dans notre communauté académique particulière de l’université des sciences de l’information et de la communication (UNISIC), il était reconnu pour son engagement, sa disponibilité et son sens du dialogue. Il participait activement à la vie universitaire, aux débats intellectuels. Il incarnait cette solidarité qui fait de l’université, non pas seulement un lieu de transmission, mais une communauté vivante, enracinée dans un contexte, certes particulier congolais, mais aussi ouverte sur le monde. Dans les diverses activités académiques (séminaires…colloque, etc..) il était toujours présent, toujours actif apportant des idées novatrices et surtout une énergie contagieuse qui donnait envie de travailler ensemble. Je me souviens de son sourire discret, de son humour subtil, de sa capacité à apaiser les tensions par une parole juste. Je me souviens de son enthousiasme lorsqu’il parlait de ses recherches, de ses projets pédagogiques ou de ses étudiants. Je me souviens de ces moments, après les cours, où il restait pour discuter avec les étudiants, leur parlant non seulement de leurs études, mais aussi de leurs rêves, de leurs difficultés, de leur avenir. Il avait toujours un mot d’encouragement, une remarque bienveillante, une attention particulière pour chacun d’eux. Ces souvenirs, j’en reste persuadé, nous les partageons tous, et ils continueront de nous accompagner.

Aujourd’hui, nous mesurons l’ampleur de la perte. Sa disparition est une immense perte pour notre université, pour l’université congolaise. Mais nous savons aussi que son héritage demeure. Il vit dans les cours qu’il a donnés, dans les publications qu’il a laissées, dans les étudiants qu’il a formés, dans les collègues qu’il a inspirés : son empreinte est indélébile.

Elle nous rappelle que la mission d’un professeur dépasse souvent sa propre vie : elle s’inscrit dans la durée, dans la mémoire collective, dans l’élan que nous transmettons à notre tour. Il nous laisse un héritage intellectuel et humain qui continuera de vivre dans nos pratiques pédagogiques et dans l’esprit de ses étudiants. Il croyait profondément que l’université congolaise devait être au service de sa société. Ses recherches portaient sur des problématiques locales, et il insistait toujours pour que nos travaux aient une utilité concrète pour le développement de notre pays.

Chers Parents, chers collègues, chers amis et chers étudiants de Jean-Pierre,

En ce moment de recueillement, nous voulons dire merci. Merci pour son engagement, merci pour sa générosité, merci pour son humanité. Que son souvenir nous inspire à poursuivre son œuvre, avec la même passion, la même dignité, la même fidélité aux valeurs de l’université et aux besoins de notre société.

Chers Parents, chers collègues, chers amis et chers étudiants de Jean-Pierre, 

J’ai commencé cet éloge par une métaphore, celle du « maçon fatigué et endormi dans sa brouette ». J’aimerais le terminer par une autre, celle de la « ballade des pendus » de François Villon. J’aimerais, surtout revêtir, un court instant, la toge du philosophe, que celui-ci s’appelle Martin Heidegger ou Maurice Merleau-Ponty, pour reconnaitre, avec eux, l’impuissance radicale de l’être humain devant la mort. La mort qui pour Heidegger, est la “possibilité de l’impossibilité” qui révèle notre finitude et nous oblige à vivre authentiquement, là où, pour l’autre, Merleau-Ponty, la mort manifeste certes de la fragilité de notre existence incarnée, mais qui ne supprime, nullement la continuité de la chair et du monde. C’est pourquoi, comme dans la Ballade des pendus de François Villon, où les corps suspendus rappellent à chacun de nous, cette fragilité de la condition humaine, la disparition de notre collègue, nous indique à l’évidence que sous ce firmament : nul n’échappe au passage du temps, comme si bien cliaronné dans cette belle et ancienne cantique chrétienne de … « Tout passe » :

Mais, là où Villon voyait des vies livrées au vent et aux corbeaux, là où Heidegger nous enseigne que nous sommes des êtres-pour-la-mort. Que c’est dans la conscience de cette finitude que se déploie la vérité de notre existence, Merleau-Ponty ajoute, cependant, que notre chair, inscrite dans le monde, continue de parler même après le silence. C’est pourquoi, je ne vois, quant à moi, dans la disparition de Jean-Pierre, plutôt, que celle d’un esprit qui s’élève, non pas dans l’oubli, mais dans la mémoire collective. Que sa mort n’est pas une rupture totale, mais une transformation qui inscrit sa présence dans une continuité qui nous oblige à vivre et à enseigner avec plus de gravité et de fidélité. Notre collègue, Jean-Pierre, ne disparaît donc pas dans le néant, il devient ce témoin silencieux qui nous rappelle que chaque cours, chaque recherche, chaque geste académique que nous posons, est une victoire contre l’oubli. Suspendu à l’espérance, son nom continue et continuera de résonner dans nos voix, dans nos pratiques et dans nos vies.

Aussi, comme l’écrivait François Villon, toujours dans sa « Ballade des pendus », Jean-Pierre…, je le sens…, me demande de lancer cette supplication à nous tous qui avons encore l’opportunité de vivre.

Je cite :

 « Frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis, car, si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plutôt de vous merci ».

Ces paroles, très anciennes, écrites au XVe siècle, n’ont de cesse de ponctuer, cependant, que la mort, loin de nous séparer, nous invite à la compassion et à la solidarité. Elles trouvent aujourd’hui un écho particulier dans notre hommage, car elles nous invitent à entourer notre collègue disparu, de miséricorde et de mémoire. Aujourd’hui, ces paroles nous forcent à croire que la mort nous unit dans une même humanité, et que la mémoire de notre collègue doit être portée avec compassion et respect.

Repose en paix, cher collègue. Ton nom restera gravé dans nos mémoires, et ton esprit continuera de nous accompagner dans nos enseignements, nos recherches, et nos vies. Amen

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